Les Stabilo

Les Stabilo

 

 

J’aime souvent « stabilosser « certains de mes livres, pour le plaisir, pour marquer les nuances et retenir. Oui, c’est si bon de voir combien certains passages, lorsqu’on y revient, avaient déjà frappé notre imagination, séduit notre cœur, étourdit nos émotions.

 

De toutes les couleurs, j’ai souligné avec assiduité les phrases les plus marquantes, les morceaux de pages, comme on croque un bonbon. Comme on embrasse aussi. Oui, mes Stabilo ont parfois l’audace des baisers sur les lèvres de papier. Ils sont fougueux, et pourquoi pas d’ailleurs ?

 

Je colore les livres que j’ai le plus aimés. Les paragraphes les plus émouvants n’échappent pas à mon art graphique. C'est une technique désordonnée pour le néophyte incrédule. Comment pourrait-il deviner ce qui m’habite au moment où je procède à ce qu’il considère comme « un crime de mauvais goût » : « Au prix où ça coûte un livre ! ».

 

Il ne voit que les traces des feutres malhabiles, alors que j’y vois les caresses de mon âme embrasée, les touches discrètes à l’endroit des émotions les plus fortes, les arabesques d’une danseuse scripturaire.

 

Les gens ne comprennent pas, ils s’offusquent : « Quel gâchis ! ». Voyez-vous, je vais vous le dire, un bonne fois pour toutes : les livres, je les mange, je les dévore, je les découpe, je les corne et les entoure. Je les serre fort sur moi, dans mon sac ou contre mon cœur. Je les gribouille en marge, je les relis, je les savoure, je les contourne, je les feuillette, et j’y reviens souvent.

 

Avec eux, me voilà exploratrice de continents que je ne verrai jamais, chercheuse d’or ou bien impératrice au bal des débutantes. Ils m’entrainent dans leur valse improbable, dans leurs feux d’artifice, dans leur ténèbres et leur soleil, dans leurs nuits et leurs océans.

 

Pour tout dire, les Stabilo n’effectuent leur petit labeur qu’auprès des livres qui demandent le plus de réflexion ou de méditation. J’évite leurs présences dans les récits épiques, les histoires merveilleuses. Mais, dès qu’il y a philosophie, travail de la pensée, le Stabilo revient comme un chercheur de sens, un oublieux des bonnes manières. Comme un fringuant jeune homme, j’en vois un qui déboule, le plus fluorescent bien sûr. Il faut que « ça pète », que çà « arrache » les yeux comme on dit maintenant.

 

Détrompez-vous les râleurs, vous n’avez pas compris, les mots et les verbes, les pensées profondes, les trésors d’écritures, les jolis poèmes, tous, enfin, presque tous, je les ai aimés comme on aime un enfant, comme on aime son jardin secret, comme son coffre aux trésors ou bien, comme un écrin de velours où déposer son cœur.

 

Oh, vous n’y êtes pas du tout, vous les critiqueurs de mes impolitesses, mes Stabilo, eux, le savent bien : Je reste avec certains récits comme on aime se lover dans les bras de la personne dont on est éprise.

 

Que sont les livres pour moi ?

 

Les livres je les aime comme un enfant apprend à lire, comme un petit chat ronronne tout près du feu de cheminée, comme des mains fugueuses parcourent un piano. Un livre, c’est une odeur, des pages et du papier, une forme, une épaisseur. Un livre c’est charnel. C’est numériquement mort. Il me faut les Stabilo même sous forme de stylet sur un bloc-notes virtuel.

 

Les Stabilo sont ma bouche et mes mains, mes doigts et mes joues, mes yeux et mes bijoux, ils se promènent souvent de l’autre jusqu’à moi, d’un ailleurs jusqu’ici, ils sont bateaux, ils sont voiliers. Ils sont des petits trains de campagne, des Montgolfières dans le ciel. Ils sont oiseaux, des plus agiles aux plus gros.

 

Laissez-moi stabilosser encore et toujours. C’est mon histoire d’amour intemporelle. La seule peut-être que je connaitrai. Laissez les Stabilo s’envoler dans l’espace : De l’orange pour le chapitre un, du bleu pour les verbes d’action, du vert pour les mots d’amour et du jaune pour les émotions.

 

Mes Stabilo sont papillons, lucioles et vermisseaux. Laissez-les vivre. Ne les empêchez pas. Ce serait un bien grand mal….

 

Vive mes Stabilo !

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.